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Vivre ensemble : Une chance à saisir

par le professeur Gérard DELTEIL,
de la Faculté de Théologie de Montpellier

"Une chance à saisir": l'expression porte en elle la conscience d'un risque, l'éventualité d'un échec, et donc l'appel à une volonté. Peut-être un acte de foi. Nous sommes ici entre le défi et le pari. C'est sur cet axe que j'aimerais me tenir.
Le défi, c'est celui d'une société pluri-culturelle, où des identités multiples se rencontrent et s'affrontent.
Le pari, c'est celui de tisser de nos différences et de nos affrontements mêmes les liens d'une authentique réciprocité. D'édifier une humanité plurielle. De "civiliser la terre" (E. Morin). Entre le défi et le pari, j'inscrirai la médiation de la Parole.

I. Le défi.

1. C'est d'abord l'extraordinaire brassage des individus et des populations au travers des migrations de notre temps. La mondialisation de l'économie accentue la circulation des produits et des capitaux, mais aussi des idées, des images et des personnes. Des masses de travailleurs sont ainsi aspirées vers des îlots de richesse ou des pôles de développement économique. La mobilité des échanges et des communications intensifie ce brassage: toutes nos sociétés, dites "avancées", sont désormais pluri - ethniques, pluri - confessionnelles et pluri - culturelles. C'est une évolution inéluctable. La question de l'immigration est à situer dans ce contexte: mobilité du marché du travail, mondialisation des échanges, compétition féroce entre les forces économiques, fossé croissant entre pays riches et pays appauvris... L'immigration est une des données majeures de notre présent et de notre avenir.

2. Le défi, c'est aussi l'effondrement des grandes idéologies, des explications totalisantes, qui cimentaient le vivre ensemble : avancée de la sécularisation à l'Ouest, écroulement du mur de Berlin et du marxisme d'Etat à l'Est. Ce bouleversement entraîne la perte des repères (à la fois les points de repère qui orientaient l'existence, indiquant le bien et le mal, permettant de se relier au passé et à l'avenir, et les repaires, ces refuges, où chacun - e pouvait s'abriter en sécurité).

Cette évolution entraîne une remontée de l'archaïque, pour répondre à ce vide: et quoi de plus archaïque que les appartenances identitaires, qu'elles soient ethniques, religieuses, ou nationales ? Un des plus grands périls (comme l'a montré sous nos yeux, tout près, en direct, le drame de la Bosnie) est cette remontée de l'archaïque, de la violence primitive, où ressort la triple loi du sol, du sexe, et du sang, encore sacralisée par la légitimation du religieux.

Cela provoque aussi une quête multiple de sens, et le ressurgissement de questions fondamentales, car cette perte des certitudes laisse chacun - e très seul - e. Rappelons-nous la dernière page de l'ouvrage de Marcel GAUCHET "Le désenchantement du monde", où il souligne que la désinstauration du religieux se paie en difficulté d'être soi: "Nous sommes voués à vivre désormais à nu et dans l'angoisse ce qui nous fut plus ou moins épargné depuis le début de l'aventure humaine par la grâce des dieux. A chacun d'élaborer ses réponses pour son propre compte". 1

3. Troisième aspect du défi: la crise de notre lien aux autres, une crise de l'altérité. La crise sociale retentit profondément sur l'existence de chacun - e. Ce n'est pas seulement le rapport au travail qui est menacé, mais parce que le travail était moteur dans notre société, et que toute une partie de notre vie s'organisait à partir de lui, c'est toute l'existence qui se trouve destructurée, quand le travail vient à manquer.

D'où une crise d'identité qui est la résonance subjective de la crise sociale et qui va de pair avec elle : la souffrance de ne compter pour rien, d'être le jouet de forces qui nous échappent, et ces sursauts de protestation soudains, éphémères - brusques débordements d un mal de vivre qui vient des profondeurs. Nous sommes tous en mal d'identité: identités éclatée, morcelées.

Cette situation constitue un facteur spécialement préoccupant pour la vie des femmes. L'ampleur des violations, des viols et des violences subis par les femmes dans nos sociétés (cf. la conférence de Pékin) appelle un changement résolu, une véritable conversion des mentalités. Toutes les avancées sur le plan des droits n'ont de chances d'être véritablement acquises que si elles sont étayées par de profondes transformations sur le plan culturel, c'est-à-dire un changement de nos images et de nos représentations. Or, en raison même de la crise, le risque d'une régression est réel aujourd'hui. Les repères sont brouillés. Hommes et femmes deviennent incertains d'eux-mêmes. Le danger est celui d'un retour aux images traditionnelles qui assuraient des statuts nettement différenciés. D'autant plus que ces images sont toujours là dans les profondeurs. Car nos identités sont faites de couches multiples, de sédimentations successives, d'un substrat archaïque. En raison même de l'insécurité du travail, et des agressions ou des frustrations ressenties dans le monde du travail, le risque est réel que l'avancée des droits des femmes ne se heurte aujourd'hui à un retour en force des images traditionnelles qui assuraient la différenciation des sexes. II est difficile dans une société en crise de vivre des identités en mutation.

Plus grave encore que cette crise d'identité me paraît être la crise de l'altérité.. Comment rencontrer l'autre si je ne sais pas qui je suis? L'anthropologue Marc AUGE soutient ainsi que la crise de la modernité est surtout une crise de l'altérité. Celle-ci se traduit par le durcissement des catégories duelles: hommes/femmes; français/immigrés; jeunes/adultes... "Faute de pouvoir penser l'autre comme autre (celui qui n'est ni semblable à moi, ni différent de moi, et qui est donc lié à moi) on en ,fait un étranger". 2 L'identité se ressoude par rejet, par exclusion de l'autre. Cette peur de l'autre a bien sûr affaire avec tout ce que nous refoulons en nous-même, avec cette face obscure, troublante de nous-même, que nous réprimons et que nous projetons sur autrui. Je citerai comme exemple cette expression caractéristique de Bruno MEGRET à propos des étrangers : si nous voulons les renvoyer, disait-il récemment, ce n'est pas par haine, c'est "parce qu'ils souillent notre identité nationale". Nous avons affaire aux catégories du pur et de l'impur. Qu'est-ce qu'une souillure? C'est quelque chose qui infecte comme une saleté, par contact. Le terme joue sur le registre de l'irrationnel, de la peur. L'étranger est ici dénoncé comme une flétrissure au regard de notre vie nationale. La logique de l'identité est poussée à l'extrême: le rejet de l'autre au profit du repli sur le même. L'autre comme menace, l'exclusion comme autodéfense: c'est l'un des défis les plus graves de notre temps.

II. La médiation de la Parole.

Je voudrais introduire ici quelques éléments d'une réflexion théologique, en vue d'opérer une relecture de cette situation. Je le ferai à partir de trois lieux, trois pôles de référence de toute réflexion éthique, que Paul RICOEUR distingue en les désignant par les trois pronoms personnels je, tu, il, et qui, pris ensemble, constituent "le triangle de base de l'éthique". 3

1. "Je": le pôle du sujet.

Nous sommes portés à penser que l'affirmation du sujet est première. C'est tout le mouvement de la modernité qui pose en premier l'autonomie de la personne, la préoccupation de soi, l'auto-fondation du sujet.

Le regard théologique opère ici un retournement. Je ne suis pas à moi-même le fondement de mon existence. Le Je n'est pas premier. Ma vie, je la reçois d'un Autre, d'une Parole qui m'appelle, qui m'adresse vocation.

Ce qui constitue l'être humain, c'est qu'il est suscité par un autre, par un Dieu qui est Parole, qui entre en relation avec l'être humain comme Parole. L'être humain est ainsi posé dans l'existence comme un être de relation. Mon identité dernière, celle qui me dit au plus profond de l'existence qui je suis, je la reçois d'un Autre, d'une Parole qui me précède et qui me fonde dans l'existence. Cette identité est de l'ordre d'un don. Elle n'est pas affectée par mes réussites ou mes échecs. Elle est le cadeau qui m'est fait, par grâce. Elle est inattaquable, inaliénable comme une dignité qui m'est donnée et que rien ne peut remettre en cause: tu es aimé-e, tu l'es depuis toujours, tu le seras toujours, et tu peux vivre de ce don qui t'est fait.

Cette parole qui m'est donnée révèle en moi-même une profonde fracture. Nous sommes naturellement étrangers à nous-mêmes. Cette aliénation nous est dévoilée, en même temps qu'elle est surmontée par cette parole qui nous relie. Il y a de l'autre en nous, de l'inintégrable, qui renvoie à l'énigme du mal - le mal subi, le mal commis.

La parole évangélique nourrit ainsi à la fois une promesse sur l'existence, par le don qui nous est fait, et une lucidité sur la coupure qui nous sépare de Dieu, des autres et de nous-mêmes. Tel est le premier pôle, où la Parole - ce nom féminin de Dieu - s'offre comme donatrice de notre identité, aux fondations même de notre existence. Comment pourrais-je m'ouvrir à l'autre, si je suis moi-même en manque ou en mal d'identité ?

2. "Tu": le pôle de l'autre.

Dans une perspective théologique, je ne suis pas sans l'autre. La parole qui me libère est aussi celle qui me relie. La promesse qui m'est donnée concerne aussi l'autre, tous les autres, c'est la promesse qui nous lie ensemble.
La pratique de Jésus en témoigne: c'est toujours en lien avec l'autre qu'il dévoile qui il est. Son identité se dit dans la relation. La parole biblique opère ainsi un décentrement, une conversion du regard sur l'autre. Ce qui me lie à lui, à elle, est plus fort que ce qui m'en sépare. Nous sommes ensemble sous la même promesse, réunis par le même amour.

Cela fonde une pratique de la reconnaissance, au double sens de ce mot :
- la conscience d'être reconnus, d'être aimés de Dieu tels que nous sommes, devient le ressort de l'action ;
- cette action se situe elle-même sous le signe de la reconnaissance de l'autre, de l'accueil du différent, de la réciprocité.
Dans le contexte qui est le nôtre cette perspective engage notamment deux attitudes :
- une sensibilité prioritaire aux victimes de l'exclusion et du rejet social : c'est là la figure de l'autre dans une société d'abondance qui multiplie le nombre d'êtres démunis, fragilisés, sans travail, sans toit, sans droits ;
- l'acharnement à reconstituer du lien social, à tisser des relations, en suscitant par exemple des lieux d'humanisation: d'où l'importance de ces lieux de parole, où l'être humain pourra se redécouvrir sujet, et où pourront se tisser des liens de reconnaissance réciproque.

3. "Il": le pôle de l'institution.

Ici intervient un tiers qui permet de dépasser la relation duelle je/tu, pour poser un nous, un vivre ensemble. La perspective ne peut pas se rabattre sur la seule dimension personnelle, ou interpersonnelle. Elle s'ouvre sur un horizon bien plus vaste.
En langage théologique, une métaphore traduit cette dimension, celle du Royaume de Dieu, vision d'une réconciliation ultime de la vie, d'une communauté universelle, d'une création renouvelée dans l'amour dont elle procède et auquel elle est promise. Jésus enracine cette espérance dans l'histoire par sa vie et par sa mort.
Cette espérance remplit une double fonction :
- une fonction critique: le refus de toute fatalité. La figure du Royaume, c'est la contestation de tout destin, la confiance que rien n'est perdu d'avance, que l'avenir est toujours ouvert, qu'il y a toujours des brèches attestant cette ouverture. Bref que l'espérance est toujours possible, et toujours fondée.
- une fonction d'anticipation : appel à l'imagination, à l'invention. L'espérance s'affirme en suscitant des formes d'utopies concrètes, des micro - réalisations, qui sont une manière de la traduire en actes. Initiatives dérisoires, mais l'Evangile nous apprend la valeur du dérisoire : c'est dans ce qui est infime, perdu peut-être - telle la mort de Jésus - que s'atteste une force de vie capable de remettre la vie debout.

III. Le pari.

C'est celui que formule votre titre: vivre ensemble: une chance à saisir. A la lumière de la Parole, nous pouvons regarder autrement le défi auquel nous sommes confrontés.

1. Il n'est d'humanité que plurielle.

A la racine de l'humain, nous approchons une pluralité irréductible: la dualité des sexes, la différence des générations, la multiplicité des langues et des cultures, le foisonnement des religions. Et, même parmi les religions monothéistes, une pluralité d'Ecritures, de traditions, de représentations du Dieu unique. Prodigieuse différenciation du phénomène humain. L'humanité - ce nom féminin de notre vivre ensemble - ne se donne qu'au travers de cette diversification inépuisable.

Cette diversité heurte en nous notre rêve de l'unité, notre aspiration à l'identique, à l'unanime:"Si, au lieu de toutes ces religions, il pouvait n'y en avoir qu'une! Si seulement au lieu de milliers de langues, il pouvait n'y en avoir qu'une!" Nous portons toujours en nous ce rêve d'une humanité sans failles, sans brisure. Le premier travail va être le deuil de ce rêve d'un monde lisse, d'une humanité unisexe (où l'un est l'autre!), d'une Eglise unique et unanime. Il nous faut apprendre à faire le deuil de ce monde fusionnel, indifférencié.

Vivre avec les autres, c'est d'abord assumer l'épreuve de l'altérité, qui est celle de l'affrontement, du conflit, de la différence. Chacun - e de nous est ici ramené - e à ses limites, à tout ce que sa perception a de partiel, de "borné". Chacun- est ici remis - e en question par le regard de l'autre, délogé -e de ses vérités immobiles. "Qu'est-ce qu'un étranger? demande E.JABES. Celui qui te fait croire que tu es chez toi.(..) Qu'est-ce que ça signifie être chez soi, sinon peindre aux couleurs de nos fausses richesses les murs plâtrés de nos clôtures ?" 4

Le combat contre le racisme ou contre le sexisme, c'est le combat contre une représentation de l'humain qui s'érige en norme, qui tend à réduire l'autre, à le soumettre, à l'ignorer ou à l'éliminer. Dans le racisme comme dans le sexisme il y a toujours cette prétention à faire du particulier la norme de l'universel. Qu'il suffise pour l'évoquer avec humour de rappeler la réception du Cardinal LUSTIGER à l'Académie Française, où le nouvel académicien, reçu par Mme H. CARRERE D'ENCAUSSE, s'adressa à elle et à l'auguste Compagnie de ce seul mot : "Messieurs". En ce Temple de la langue, et de la bouche d'un Cardinal, ce mot pesait de tout son poids.

La chance à saisir, c'est d'assumer la pluralité des cultures, la diversité des expériences humaines dont elles témoignent, le dialogue des religions - non pas pour rechercher un hypothétique dénominateur commun, mais pour s'exposer à cette épreuve de l'altérité, pour intégrer la différence comme dynamique d'une communication. Nous communiquons parce que nous sommes différents, parce qu'il y a de l'autre entre nous.

2. Le difficile travail de la différence.

Je prendrai comme exemple la relation entre hommes et femmes. C'est la différence originaire, à partir de laquelle ont été construites toutes les autres différences-. Dans toutes les cultures, semble-t-il, cette différence est marquée par des distinctions de statuts, de rôles sociaux. Dans toutes les cultures aussi, l'inégalité des sexes s'est traduite par ce marquage de la différence.

Le discours de la différence a contribué et contribue encore à légitimer un rapport de domination/dépendance. En régime chrétien l'affirmation constante de l'égale dignité des sexes a été de pair avec ce qui était posé comme son corollaire: une hiérarchisation des rôles. Il n'y a pas tellement longtemps que nos liturgies de mariage légitimaient théologiquement cet ordre, assignant au mari la responsabilité de "protéger" sa femme et à la femme la tâche de "seconder" son mari.

D'un petit ouvrage, écrit en 1942 par une équipe de jeunes théologiens alors dans le vent, j'extrais ces lignes d'une méditation féminine sur la vie conjugale :

"Sur les fondements posés par le mariage et l'amour conformes à la volonté de Dieu, il faut construire notre vie conjugale proprement dite, cette vie commune de tous les jours. Les premières pierres à apporter à l'édifice qui sont indispensables à sa solidité s'appellent: abnégation, sacrifice, patience. Paraissent-ils tristes, sévères, ces trois mots ? Trop sévères ? On les a beaucoup oubliés. Pourtant se marier, c'est en premier lieu pour la femme: abdiquer.
Elle se donne un maître, un maître qu'elle aime, niais à qui elle devra obéir. D'indépendantes que nous étions, nous devenons dépendantes, nous perdons la libre initiative de notre vie. Perte compensée, certes, par - le sentiment de se sentir protégée, par ­la joie d'éviter la dure solitude si cruelle à la femme; la présence d'un dévouement attentif, la découverte d'un amour qui n'a pas de comparaison avec les autres affections familiales, la jouissance d'une intimité aussi totale moralement qu'elle l'est physiquement, tout cela que nous avons trouvé vaut, et au delà, ce que nous avons perdu, puisque tout cela c'est simplement être heureuse. Mais enfin il faut abdiquer et si c'est une disposition instinctive aux coeurs humbles, pour d'autres, c'est une dure école. Le féminisme et la vie moderne ont donné à la femme un sentiment d'elle-même qui ne va pas toujours de pair avec celui quel 'homme éprouve. La femme sent que l'homme est vis-à-vis d'elle dans l'éternelle attitude de l'être fort devant l'être faible, dans la conviction ancestralement apprise qu'il est le chef, ce qui ne signifie pas obligatoirement qu'il soit supérieur -. N'y a-t-il pas quelquefois un peu de mépris masculin, même s'il est gentiment protecteur, pour notre entendement et nos possibilités ?
Se soumettre en toutes choses à un chef réclame une adhésion de tout l'être qui ne va pas toujours toute seule. Adhésion qui ne devra pas cependant aller jusque au point d'annihiler notre personnalité. La soumission que Dieu demande à la femme ne veut pas qu'elle soit dominée, écrasée. Nous devons toujours rester nous-même et nous exprimer. Mais il demeure que l'homme est notre chef auquel nous devons obéissance.
Un ménage où le contraire se pratiquerait serait d'ailleurs non seulement ridicule et déplaisant, mais en rébellion contre l'ordre normal.
Dans la vie conjugale comme dans la définition du mariage, la femme n'est faite que pour compléter l'homme, ce qui veut dire: elle fera, elle accomplira ce que l'homme ne peut pas faire, ni accomplir. Lui a la direction, elle, exécute
". 6

Ce texte reflète bien la tradition dont nous provenons tous, et toutes. La question difficile qui se pose aujourd'hui est celle - çi : pour abolir l'inégalité, faut-il effacer toute différence? Toute invocation de la différence, diront les un – e - s, ne reconduit-elle pas à l'inégalité, ne contribue - t­elle pas subtilement à la renforcer et à la légitimer ? D'autant plus que cette différence invoquée est toujours fondée en nature, et donc aussi posée comme un destin. Pour faire avancer l'inégalité, il faudrait donc abolir toute différence...
Et comment à l'inverse préserver de la différence - ce qui est un enjeu anthropologique important - sans retomber presque inévitablement dans une forme ou une autre de discrimination ?
La question est complexe. Elle n'est pas seulement posée aux mouvements féministes et aux femmes, elle nous concerne toutes et tous, puisque c'est bien avec la différence que nous sommes aux prises.

Pour ma part semble important de penser ensemble égalité et différence, de les articuler l’un à l’autre de les critiquer l'une par l'autre. C'est à cette condition que nous pourrons construire la réciprocité.

Deux précisions pour éclairer ce propos :
- toute manière d'objectiver la différence me semble vaine, et erronée (par ex. lorsque l'on raconte que les femmes sont plus sensibles, plus intuitives, ou les hommes plus rationnels). La différence est toujours culturellement construite. Elle n'est jamais un destin. Il importe de ne pas la fixer en une nature, en une permanence.
- une société égalitaire (nous en sommes très loin!) ne sera pas une société indifférenciée, où hommes et femmes seraient quasiment interchangeables. La pratique de la réciprocité appelle une nouvelle expression de la différence, mobile, négociée parfois, innovante. Une différence créatrice, et non plus reproductrice de rôles ou de statuts.
L'enjeu, c'est celui de l'altérité. L'un n'est pas l'autre. Et le projet ne me paraît pas être qu'il le devienne. Mais l'un et l'autre s'appellent ensemble, s'affrontent, jusque à se construire ensemble l'un par l'autre.

3. Vivre ensemble implique un devenir autres.

C'est dans ce mouvement d'une conversion continuelle que se tisse notre lien d'humanité. Non pas le mouvement d'un oecuménisme mou, qui conduirait à un aplatissement des différences. Mais un mouvement par lequel l'autre me déracine, me provoque, et me met en route. "L'étranger te permet d'être toi-même en faisant de toi un étranger", dit encore Edmond JABES. 7 C'est toujours par la médiation de l'autre que j'accède à moi-même.
Chacun - e sait d'expérience ce que peut être l'enrichissement de la rencontre, mais aussi l'épreuve de la mise en question et du conflit. C'est dans cette dynamique d'une conversion toujours inachevée aux autres que s'édifie le vivre ensemble.

La chance à saisir est à la mesure de la crise où nous sommes.
C'est de dépasser les réactions de peur, de rejet, ou de simple indifférence pour tisser avec les autres les liens de la reconnaissance. Et la chance des chances, c'est de recevoir de l'Evangile une confiance en l'autre, dans les possibilités qu'il, ou elle, porte en lui, ou en elle. Et par là - ­même une confiance dans ce que nous pouvons devenir ensemble les un – e - s par les autres.

1 GAUCHET (M.): Le désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion. Paris, Gallimard, nrf, 1985, p. 302.

2 AUGE (M.): Pour une anthropologie des mondes contemporains. Aubier, 1994, p.88.

3 RICOEUR (P.): "Avant la loi morale: l'éthique", Encyclopoedia Universalis, Supplément T.II les enjeux, Paris, 1984, p.42.

4 JABES (E.): Un étranger avec, sous le bras, un livre de petit format. Gallimard, NRF,1989,p.112.

5 Voir HERITIER (F.): Masculin / Féminin. La pensée de la différence. Paris, Odile Jacob, 1996.

6 "Méditation sur la vie conjugale", in FINET (A.) et alii, L'homme et la femme, Paris, Je Sers, Vocations 2, 1942, p.81-82.

7 ibid. p. 9.